La stratégie nationale pour une économie canadienne électrifiée définit la vision. L’Alliance pour la décarbonation des bâtiments travaille déjà à sa mise en œuvre du côté de la demande. Lorsque le premier ministre Mark Carney s’est engagé à doubler les réseaux électriques du Canada dans la nouvelle stratégie Propulser un Canada fort, il a mis de l’avant un constat que l’Alliance pour la décarbonation des bâtiments fait depuis un certain temps : l’électrification est une stratégie économique, pas seulement un exercice de conformité climatique. À notre Forum pancanadien à Ottawa en novembre dernier, en nous appuyant sur les travaux du groupe de recherche EMBER et d’autres, nous décrivions un monde qui entre dans une ère électrotechnologique — un basculement économique mondial aussi déterminant que l’ont été l’âge de la vapeur, du rail ou du pétrole. La stratégie nationale traduit cette compréhension, et nous nous en réjouissons. Dans leur réponse à la stratégie, nos collègues de l’Accélérateur de transition ont souligné que l’électrification des bâtiments, des transports et de l’industrie est le véritable enjeu : ces 74 % des émissions du Canada que l’électricité peut déplacer, et ces 15 G$ que les Canadiens peuvent économiser sur leurs coûts énergétiques totaux en doublant l’offre. Mais s’engager à doubler l’offre, c’est aussi devoir répondre à une question que la stratégie ne fait qu’effleurer : comment le parc immobilier canadien — une catégorie d’actifs de 6 000 milliards de dollars — peut-il stimuler la demande d’électricité d’une manière à laquelle le réseau saura répondre, tout en restant abordable et fiable ? La Régie de l’énergie du Canada prévoit que la consommation d’électricité des bâtiments résidentiels et commerciaux augmentera d’environ 40 % d’ici 2050. C’est là où se jouera la question de la demande, et c’est là où se trouve le vrai travail du secteur du bâtiment.
Figure 1 : Avenir énergétique du Canada 2026 — Projections de l'offre et de la demande énergétiques jusqu'en 2050

Les bâtiments ne sont pas un problème à résoudre. Ils sont une ressource à développer.

Depuis bien trop longtemps (une quarantaine d’années), on aborde le lien entre les bâtiments et le climat comme un problème d’efficacité. La solution pour rendre les bâtiments toujours plus efficaces reposait sur des propriétaires qui réalisaient des projets de rénovation énergétique majeure, sans égard particulier à la source d’énergie. Tout le secteur s’appuyait sur des projets justifiés presque uniquement par les économies d’énergie et par les aides financières des programmes d’efficacité énergétique des distributeurs, financés à même les coûts d’approvisionnement en électricité ou en gaz ainsi évités. Du côté des constructions neuves, depuis près de 25 ans, les codes du bâtiment cherchent à rendre les bâtiments plus efficaces dans l’utilisation de la source d’énergie retenue, quelle qu’elle soit. Ce cadrage domine encore le secteur ; il freine la décarbonation et masque l’occasion réelle qu’offre une électrification intelligente des bâtiments. À notre avis, l’électrification intelligente se comprend mieux comme une stratégie de renouvellement des actifs au bon moment, et comme une nouvelle démarche de valorisation à long terme des bâtiments. Des centaines de milliers de fois par année, partout au Canada, des systèmes de chauffage et de climatisation sont choisis pour un bâtiment neuf ou existant, ou arrivent en fin de vie utile et doivent être remplacés. Chacun de ces moments est une bifurcation sur la route climatique : verrouiller plus de 15 ans de combustion d’énergies fossiles, ou faire des technologies électriques, modernes et plus efficaces, le choix le plus simple. Quand les politiques et les incitatifs s’alignent sur ces moments pivots, la rentabilité du projet s’améliore radicalement et la transition se fait à un rythme que le marché soutient plus aisément. La stratégie Propulser un Canada fort s’inscrit déjà en partie dans cette approche : renforcement des codes du bâtiment et de leur application, introduction de mesures ciblées du côté de la demande, soutien à la rénovation — thermopompes comprises — pour un million de ménages, et planification intégrée des ressources entre les réseaux gaziers, électriques et thermiques. Des organisations comme : du côté demande du compteur électrique, les bâtiments sont une ressource pour le système énergétique, pas seulement une cible de rénovation.
Le passage de « l’obligation climatique » au « renouvellement et à la valorisation d’un actif économique » est l’angle qui rend la transition des bâtiments parlante pour les propriétaires, les prêteurs et les marchés — et non plus seulement pour les décideurs publics.

Gérer la pointe : les bâtiments, des actifs pour le réseau plutôt que des fardeaux

Sans une meilleure coordination, la transition fera grimper la demande de pointe plus que nécessaire, poussera les tarifs d’électricité à la hausse et affaiblira l’argumentaire d’abordabilité de l’électrification — c’est précisément ce que la stratégie cherche à éviter. L’écart entre une transition coordonnée et une transition désordonnée n’a rien de marginal : il pourrait se chiffrer en centaines de milliards de dollars d’infrastructure de distribution au cours des 25 prochaines années.

Le moment et la manière dont les bâtiments s’électrifient font partie de la solution. Des charges flexibles qui se déplacent vers les heures creuses, des stratégies de chauffage hybrides qui électrifient au rythme des contraintes des réseaux à pointe hivernale, des boucles énergétiques qui valorisent les rejets thermiques d’un bâtiment à l’autre : voilà les outils qui font travailler le réseau plus intelligemment, et non plus durement. Le réseau de transport déplace l’électricité ; le réseau de distribution réalise la transition. Et le fait que les bâtiments aident ou nuisent, et dans quelle mesure, dépend entièrement de la présence des bons cadres pour optimiser les investissements.

Les boucles énergétiques méritent une mention particulière, car la nouvelle stratégie les nomme explicitement dans son engagement de planification intégrée des ressources. Elles demeurent l’un des outils les plus sous-utilisés de la trousse de transition. Nos travaux sur les boucles énergétiques, financés par The Atmospheric Fund (TAF), en ont mis en lumière les avantages et les obstacles, et ont produit une trousse de soutien pour les décideurs qui envisagent d’y recourir. Le projet de recherche de l’Alliance financé par le Bureau de la recherche et du développement énergétiques de Ressources naturelles Canada, porte actuellement sur les réformes réglementaires qui permettraient aux distributeurs de gaz, d’électricité et d’énergie thermique de déployer des boucles énergétiques à grande échelle, en produisant les cadres dont les gouvernements provinciaux et fédéral auront besoin. Ces réformes pourraient aussi propulser d’autres services et modèles d’affaires de distribution d’énergie thermique, comme le montrent nos plus récents travaux sur le modèle de services géothermiques clé-en-main.

Le marché envoie lui aussi des signaux que les politiques doivent suivre. Nos partenaires de Recursive Advisors et d’Affine Climate Solutions, s’appuyant sur leur programme Banking on Buildings et leur outil Value at Risk, ont conçu une manière convaincante d’aborder la question. En 1887, un promoteur qui faisait l’économie de l’ascenseur épargnait de l’argent — jusqu’à ce que chaque nouvel immeuble en soit doté et que les immeubles sans ascenseur commencent à perdre leurs locataires. La même dynamique s’est rejouée des générations plus tard avec les entrepôts à hauts plafonds, à l’essor de la livraison en ligne. La préparation à l’électrification est le nouvel ascenseur, le nouveau haut plafond. Pour les propriétaires avisés, la stratégie Propulser un Canada fort est un signal de marché clair. L’avenir est électrique. Reste à savoir si vos actifs y sont préparés ou non.

Le travail de l’Alliance continue de se concentrer sur le déploiement de sa coalition et de ses outils de modélisation, ainsi que sur l’élaboration concertée de solutions crédibles pour répondre aux questions cruciales : qu’est-ce qu’une transition coordonnée permet réellement d’économiser, qui capte ces économies, et quelles réformes réglementaires la rendent possible ?

Trois options pour bâtir l'élan

Premièrement : une politique de Asubstitution des climatiseurs par des thermopompes, l’option la moins contraignante dans le secteur du bâtiment. L’adoption des climatiseurs grimpe rapidement sous les canicules estivales : des millions d’appareils seront installés au cours de la prochaine décennie, peu importe les politiques, dont environ 200 000 climatiseurs centraux qui arrivent en fin de vie chaque année au Canada. Exiger qu’ils puissent à la fois climatiser et chauffer relève simplement du bon sens. Avec le délai de mise en marché de 18 mois que les fabricants nous ont confirmé pouvoir respecter, jumelé à une aide financière visant les fournisseurs pour couvrir le faible surcoût, une telle politique convertit l’engagement d’un million de ménages du premier ministre en une transformation du marché rentable, durable et en douceur. Le projet de loi S-4, que la stratégie évoque pour moderniser la Loi sur l’efficacité énergétique, est le véhicule adéquat. Deuxièmement : renouveler (et améliorer) un programme d’incitatifs pour les thermopompes. Le prêt et les subventions de l’Initiative canadienne pour des maisons plus vertes ont démontré l’existence d’une réelle demande des propriétaires pour la mise à niveau des systèmes de chauffage. Un programme de prêt successeur pourrait verser les fonds à mesure que les paiements deviennent exigibles plutôt que de laisser les propriétaires les avancer ; il pourrait assouplir les exigences de crédit grâce à une réserve pour pertes sur prêts afin d’élargir l’admissibilité; il pourrait également en faire davantage pour combiner fonds fédéraux et capitaux privés afin de rejoindre plus de ménages; et explorer le recours à des tiers chargés de la mise en œuvre, capables d’octroyer des prêts. Si un programme de subventions est aussi envisagé, il pourrait publier un calendrier de réduction prévisible sur 5 ans, à l’image de la subvention pour les véhicules électriques, cibler l’admissibilité et les montants de subvention pour protéger l’abordabilité de ceux qui en ont le plus besoin, et l’arrimer à la stratégie de transformation du marché par substitution des climatiseurs par des thermopompes décrite plus haut. Cela n’exigerait pas un nouveau programme : ce serait une version raffinée et plus efficace d’un engagement existant. Troisièmement : signaler au système financier que les bâtiments alignés sur le climat présentent un risque moindre. Les banques détiennent actuellement le même capital réglementaire pour un bâtiment dépendant des énergies fossiles que pour un bâtiment électrifié et adapté au réseau. Vingt ans de données au Canada, aux États-Unis et en Europe montrent que les bâtiments à haute performance présentent un risque de défaut financier plus faible et des profils de revenus plus stables. Affine Climate Solutions, partenaire de l’Alliance, en collaboration avec nous et d’autres acteurs du secteur financier, a bâti l’argumentaire pour que le Bureau du surintendant des institutions financières (BSIF) étudie un allègement ciblé des exigences de capital pour les prêts immobiliers alignés sur le climat — un mécanisme de marché qui débloquerait l’investissement dans la rénovation à grande échelle, sans nouveau programme de dépenses.

La stratégie pour une économie électrifiée fixe le but. Les bâtiments peuvent aider à l'atteindre.

L’essentiel du travail à accomplir met en évidence un fait : une transition optimisée n’est pas un problème technologique, c’est un problème de coordination. Le secteur du bâtiment n’attend pas le gouvernement pour commencer à coordonner l’action sur le terrain. Notre prochain Plan d’action pancanadien pour l’électrification des bâtiments, élaboré au fil d’une vaste consultation avec l’écosystème du bâtiment, recense près de 100 actions que les fabricants, fournisseurs, distributeurs d’énergie, municipalités, prêteurs et propriétaires peuvent poser dès maintenant — bon nombre d’entre elles sans aucun nouveau programme gouvernemental. Nous le publierons plus tard en 2026, comme outil de coordination pour le secteur.

La stratégie Propulser un Canada fort nous dit quoi construire. Les bâtiments peuvent être vus soit comme un fardeau qui alimente une demande de pointe non gérée et une infrastructure coûteuse, soit comme un atout : des actifs flexibles, efficaces et à grande valeur qui aident à alléger la pointe et à créer de la valeur pour tous ceux qui sont raccordés au réseau.

Traiter les bâtiments comme des actifs stratégiques, et non comme un enjeu de conformité climatique, voilà comment faire en sorte que la transition électrique du Canada profite aux ménages, aux collectivités et à l’économie. C’est l’opportunité qu’ouvre cette stratégie, et c’est le travail que l’Alliance contribue à réaliser.