Ceci est le premier numéro de notre série Au courant, qui répond à des questions hypothétiques portant un regard neuf sur le secteur canadien du bâtiment en transition énergétique. Chaque publication de la série explore une idée ou une approche émergente qui a le pouvoir d’alimenter des conversations importantes et de révéler tout le potentiel des bâtiments modernes et électrifiés.

À mesure que le Canada s’oriente vers une économie plus électrifiée, les bâtiments deviendront des participants actifs du système énergétique. Alors que la demande d’électricité croît sous l’effet de l’électrification des bâtiments, des transports et de l’industrie, le besoin de ressources flexibles et de solutions écoénergétiques permettant de gérer les pointes et de réduire la pression sur le réseau ne fera qu’augmenter. Et si les millions de chauffe-eau à réservoir de stockage à résistance électrique (chauffe-eau à résistance) déjà installés dans les foyers canadiens étaient mis à contribution pour soutenir notre réseau ? Des technologies peu coûteuses sont déjà disponibles pour transformer ces appareils en actifs pour le réseau. Des politiques, des règles de marché et des campagnes de sensibilisation sont toutefois nécessaires pour libérer leur potentiel.

Le potentiel des chauffe-eau électriques au Canada

Les chauffe-eau électriques à réservoir sont courants au Canada

En 2023, 49 % des ménages canadiens utilisaient l’électricité pour chauffer leur eau, soit plus de 8 millions de foyers.1 La grande majorité de ces chauffe-eau électriques sont des chauffe-eau à résistance.

Les chauffe-eau à résistance peuvent être des actifs pour le réseau

En stockant l’énergie sous forme d’eau chaude pendant plusieurs heures, ils dissocient le moment de la consommation d’énergie du moment de l’utilisation de l’eau chaude. On peut ainsi les utiliser comme batterie thermique au bénéfice du réseau. Par exemple, des contrôles intelligents permettent aux chauffe-eau à résistance de reporter la demande en dehors des périodes de pointe, en réponse à des signaux de prix comme les tarifs horaires d’électricité, sans que l’accès à l’eau chaude en soit affecté.

Les chauffe-eau à résistance connectés au réseau peuvent contribuer à soulager celui-ci (par exemple, lorsqu’un transformateur tombe en panne ou qu’un groupe électrogène est mis hors service). Ils permettent aussi d’éviter l’écrêtement de la production renouvelable.2 Contrairement à d’autres équipements ménagers utilisés pour la gestion de la demande de puissance, les chauffe-eau peuvent être contrôlés sans aucune incidence sur le confort ou la commodité : l’accès à l’eau chaude n’est que très peu, voire pas du tout impacté, car ils stockent déjà l’énergie sous forme de chaleur.

Les avantages potentiels globaux des chauffe-eau utilisés comme batteries thermiques sont considérables

Si tous les chauffe-eau à résistance existants au Canada étaient connectés au réseau, la réduction potentielle de la pointe pourrait atteindre 5 à 8 GW, bien que le potentiel réalisable puisse s’avérer nettement inférieur.3 Hydro-Québec anticipe qu’une réduction de la pointe pouvant atteindre 0,3 GW est possible grâce à son programme de chauffe-eau intelligents (connectés au réseau).4 À titre indicatif, cela représente des coûts de capacité du système électrique évités estimés entre 80 et 120 M$ par année, selon les valeurs de coûts évités d’Hydro-Québec et de BC Hydro.5 À titre de comparaison, le programme Peak Perks de l’Ontario a réduit les pointes de 0,2 GW en 2025 en contrôlant des climatiseurs,6 une stratégie qui ne peut s’appliquer qu’aux pointes estivales.

Avec une tarification variable dans le temps, les ménages peuvent réaliser des économies en contrôlant leurs chauffe-eau à résistance

Avec des structures tarifaires qui varient selon l’heure pour encourager la consommation hors pointe, cela permet aux ménages d’économiser en programmant leur chauffe-eau à résistance de manière à éviter les périodes de tarifs de pointe. Certains distributeurs d’énergie offrent des tarifs différenciés dans le temps pour inciter à la consommation hors pointe. Ces tarifs varient selon un horaire quotidien fixe, tandis que les tarifs de pointe critique s’appliquent pendant un nombre limité d’heures par année. Par exemple, à Toronto, où des tarifs horaires de nuit très bas sont en vigueur, un ménage qui programme son chauffe-eau à résistance pour éviter les heures de pointe peut réduire de 17 % le coût d’exploitation de son appareil, soit une économie de 70 $/an.7

Connecter les chauffe-eau au réseau n’a jamais été aussi facile

Des contrôleurs connectés au Wi-Fi ajoutent des fonctionnalités de connexion au réseau aux chauffe-eau à résistance existants sont maintenant disponibles sur le marché. Hilo et Sinope (tous deux fabriqués au Canada) proposent, par exemple, des contrôleurs dont le coût varie entre 100 et 160 $, installation non comprise, et qui sont déjà utilisés par Hydro-Québec pour réduire la demande des chauffe-eau résidentiels lors des événements de pointe critique. Les incitatifs couvrent actuellement la totalité ou la majeure partie des coûts pour les clients d’Hydro-Québec qui s’inscrivent au programme. Les préoccupations liées à la prolifération bactérienne dans les appareils insuffisamment chauffés sont gérées par les contrôleurs intelligents, qui activent l’élément chauffant si la température descend en dessous d’un seuil prédéfini.

Les chauffe-eau à thermopompe, champions de l’efficacité énergétique, réduisent les coûts d’opération, mais offrent moins de flexibilité pour le réseau.

Trois à quatre fois plus efficaces que les chauffe-eau à résistance, les chauffe-eau à thermopompe permettent à leurs propriétaires de réduire leur facture d’énergie. Ils constituent la solution la plus économique pour chauffer l’eau dans toutes les provinces, sauf en Saskatchewan, où les chauffe-eau au gaz conservent un léger avantage. Par rapport aux chauffe-eau à résistance, un chauffe-eau à thermopompe permet à un ménage canadien moyen d’économiser 476 $/an.8 Toutefois, leurs coûts initiaux nettement plus élevés constituent un frein à l’adoption, et ils offrent un moindre potentiel de déplacement de la demande, tout en entraînant une légère pénalité de chauffage et un modeste bénéfice en rafraîchissement lorsqu’ils sont installés dans des espaces climatisés.

Ces avantages en matière d’efficacité énergétique séduisent néanmoins certains promoteurs immobiliers. Dans le Nord-Ouest américain, les chauffe-eau à thermopompe représentaient 62 % des ventes dans les constructions neuves en 2024, les promoteurs étant notamment motivés par la nécessité de se conformer aux codes du bâtiment écoénergétiques. Le chauffage de l’eau étant le deuxième poste de consommation d’énergie et d’émissions dans les bâtiments,9 les chauffe-eau à thermopompe peuvent aider les nouvelles constructions à atteindre les cibles de performance énergétique et d’émissions telles que celles des programmes ENERGY STAR pour les maisons neuves, LEED pour les maisons et le BC Energy Step Code. Par ailleurs, le code national du bâtiment de 2025 du Canada réglemente pour la première fois les émissions de gaz à effet de serre liées à l’exploitation, ce qui pourrait susciter un intérêt accru pour les chauffe-eau à thermopompe chez les constructeurs souhaitant atteindre les niveaux de performance les plus élevés.

De nouvelles politiques et de nouveaux programmes pour libérer le potentiel des chauffe-eau électriques

1. Moderniser les cadres réglementaires et les programmes des distributeurs d’énergie afin de permettre et l’intégration des ressources énergétiques distribuées et de valoriser les services qu’elles fournissent.

Les chauffe-eau peuvent offrir plusieurs avantages pour le réseau, notamment en matière de fiabilité et des coûts évités d’infrastructure, de capacité et d’énergie.10 Toutefois, les cadres réglementaires et de marché en vigueur ne reconnaissent souvent pas ces avantages et ne les rémunèrent pas à leur juste valeur. Les tests de rentabilité utilisés par les programmes de gestion de la demande de puissance ne reflètent généralement pas l’ensemble de ces bénéfices, ce qui complique l’élaboration et le maintien de ces programmes lorsque leurs avantages sont sous-évalués. De plus, les mécanismes permettant aux agrégateurs de participer aux processus d’approvisionnement font souvent défaut.

Les organismes de réglementation, les distributeurs d’énergie et les gouvernements peuvent contribuer en modernisant les cadres réglementaires et de marché pour intégrer pleinement les ressources énergétiques distribuées, et valoriser les services qu’elles fournissent. Les mesures envisageables incluent des cibles de flexibilité de la demande, des processus d’approvisionnement concurrentiel en ressources de gestion de la demande, une meilleure valorisation des ressources énergétiques distribuées et la possibilité d’agrégation par des tiers.11,12,13 Les bénéfices économiques sont substantiels : en 2023, le Brattle Group estimait que les centrales virtuelles regroupant des charges flexibles dans les bâtiments résidentiels américains pourraient réduire le coût de gestion des pointes à 40 à 60 % du coût des solutions alternatives. Elles se heurtent toutefois à des obstacles technologiques, commerciaux et réglementaires.14

2. Utiliser les structures tarifaires de l’électricité pour activer la flexibilité de la demande et récompenser les ménages qui utilisent leurs chauffe-eau à résistance pour déplacer leur demande.

Lorsque la consommation d’électricité est réduite pendant les heures de pointe, les gestionnaires du système électrique peuvent reporter des investissements dans les infrastructures et réduire les coûts globaux. Or, les clients assujettis à des tarifs fixes ou par paliers n’ont aucune incitation à investir dans des technologies capables d’offrir de la flexibilité de la demande. Les tarifs différenciés selon l’heure et les tarifs de pointe critique constituent un outil simple pour aligner les bénéfices du système avec ceux des clients et favoriser un plus grand déplacement de la demande. Les tarifs différenciés dans le temps sont offerts présentement en Colombie-Britannique15 et en Ontario,16 et font l’objet d’un projet pilote en Nouvelle-Écosse.17 Les tarifs de pointe critique ne sont disponibles qu’en Nouvelle-Écosse18 et au Québec.19

3. Accroître la sensibilisation aux contrôleurs pour chauffe-eau à résistance et aux chauffe-eau à thermopompe.

Les consommateurs et les installateurs n’adopteront pas les contrôleurs pour chauffe-eau à résistance ni les chauffe-eau à thermopompe s’ils n’en connaissent pas l’existence ou s’ils n’en saisissent pas pleinement le potentiel. Les distributeurs d’énergie, qui bénéficient eux aussi de ces technologies, sont des vecteurs d’information naturels auprès des consommateurs. Sensibiliser les installateurs est tout aussi essentiel, car leurs recommandations exercent une forte influence sur les choix des consommateurs. Les installateurs doivent avoir confiance dans la fiabilité des chauffe-eau à thermopompe et des contrôleurs pour chauffe-eau à résistance, et maîtriser les meilleures pratiques d’installation, avant de mettre leur réputation en jeu avec ces produits.

En résumé

Le Canada dispose de millions de batteries thermiques inexploitées qui pourraient transformer les bâtiments en actifs énergétiques productifs. L’ajout d’un à faible coût permettrait aux chauffe-eau à résistance existants de déplacer la demande et de réduire les pointes du réseau, tout en générant des économies pour les ménages. Par ailleurs, les chauffe-eau à thermopompe sont une autre occasion de réduire les coûts énergétiques des ménages, de diminuer la consommation d’énergie et de satisfaire aux normes de performance des bâtiments. Exploiter le potentiel qui sommeille dans nos chauffe-eau est avant tout une question de sensibilisation et de mise en place des conditions de marché propices. Ne laissons pas filer une telle occasion.

Notes de fin de page

1. Ressources naturelles Canada. Base de données complète sur la consommation d’énergie. Secteur résidentiel. Canada.

Tableau 34 : Parc de chauffe-eau par type de bâtiment et source d’énergie

2. Podorson, D. (2016). Grid interactive water heaters—how water heaters have evolved into a grid scale energy storage medium. ACEEE Summer Study of Energy Efficiency in Buildings

3. Hypothèse de chauffe-eau de 3 à 5 kW, d’un facteur de coïncidence de pointe de 20 % pour les CE à résistance et de 8,3 millions de foyers.

4. Contrôleur de chauffe-eau intelligent Hilo

5. Estimation basée sur le coût de capacité évité d’Hydro-Québec de 266 $/kW-an et sur le Plan intégré des ressources 2025 de BC Hydro de 410 $/kW-an. À noter que cette estimation ne tient pas compte de l’ensemble des bénéfices non énergétiques potentiels associés à la flexibilité de la demande, comme les avantages en matière de fiabilité et le report des investissements dans les infrastructures.

6. IESO Bilan annuel 2025

7. Calcul établi à partir des tarifs d’électricité de Toronto Hydro en vigueur en janvier 2026, en reportant la demande des heures de pointe vers les heures précédant et suivant la pointe.

8. Moyenne pondérée par la population, en supposant une charge de chauffage de l’eau de 15 GJ et en utilisant les tarifs des distributeurs d’énergie de chaque province en vigueur en janvier 2026. Rendements retenus : 92 % (CE à résistance), 383 % (chauffe-eau à thermopompe) et 62 % (chauffe-eau au gaz). La pénalité thermique et le bénéfice en rafraîchissement liés à l’utilisation d’un chauffe-eau à thermopompe n’ont pas été pris en compte dans l’analyse.

9. Ressources naturelles Canada. Base de données complète sur la consommation d’énergie. Secteur résidentiel. Canada. Tableau 2 : Consommation d’énergie secondaire et émissions de GES par utilisation finale

10. Dunsky 2026. BC distributed energy resource potential study. Clean Energy Canada

11. Shwisberg et al (2021). How to build clean energy portfolios. RMI

12. Hledik R. & Peters, K. (2023). Real reliability: the value of virtual power. The Brattle Group.

13. Pivnick E. (2025). Pay people instead of power plants for clean electricity. Clean Energy Canada.

14. Hledik R. & Peters, K. (2023). Real reliability: the value of virtual power. The Brattle Group.

15. BC Hydro Tarification résidentielle selon le moment de la journée

16. Commission de l’énergie de l’Ontario. Gérer ses coûts grâce aux tarifs différenciés dans le temps

17. Nova Scotia Power Tarifs résidentiels

18. Nova Scotia Power. Projet pilote de tarification de pointe critique

19 Hydro-Québec. Tarif Flex D