Ceci est le deuxième numéro de notre série Au courant, qui répond à des questions hypothétiques portant un regard neuf sur le secteur canadien du bâtiment en transition énergétique. Chaque publication de la série explore une idée ou une approche émergente qui a le pouvoir d’alimenter des conversations importantes et de révéler tout le potentiel des bâtiments modernes et électrifiés.
Les thermopompes comptent parmi les technologies les plus importantes pour permettre la transition du Canada vers une économie électrifiée. Comme le chauffage des locaux est le premier poste de consommation d’énergie des bâtiments au Canada,1 les thermopompes, qui assurent à la fois le chauffage et la climatisation, permettent aux bâtiments résidentiels de participer activement à la révolution des électrotechnologies.2 Pourtant, dans de nombreuses provinces, le ratio du prix de l’électricité par rapport à celui des combustibles (aussi appelé spark gap en anglais; ci-après « le ratio ») limite l’avantage économique opérationnel de l’électrification. Et si nous réduisions ce ratio pour rendre le chauffage propre plus abordable ?
L’adoption des thermopompes est corrélée au ratio
Au Canada comme en Europe, l’adoption des thermopompes tend à être plus élevée là où le ratio est plus faible (voir la figure 1). Les prix de l’électricité ne déterminent pas à eux seuls l’adoption : les coûts initiaux, les aides financières, la disponibilité des entrepreneurs, la sensibilisation des consommateurs et les politiques publiques jouent tous un rôle. Les écarts de coûts d’exploitation entre les appareils électriques et au gaz occupent toutefois une place importante dans la décision d’investissement des consommateurs et de l’industrie qui les accompagne.
Figure 1 : Dans les provinces où le ratio est le plus faible, la proportion de maisons unifamiliales équipées d’une thermopompe tend à être plus élevée.3 Cette tendance s’observe aussi dans l’ensemble de l’Union européenne.4 (selon les tarifs des distributeurs d’énergie en vigueur en janvier 2022 dans chaque province ; le gaz naturel est le combustible de référence, sauf au Nouveau-Brunswick (NB), à l’Île-du-Prince-Édouard (PE) et à Terre-Neuve-et-Labrador (NL), où le mazout est utilisé)
En général, lorsque le ratio est nettement inférieur à trois, en raison de tarifs élevés pour les combustibles (p. ex. le mazout au Nouveau-Brunswick) ou de faibles tarifs d’électricité (p. ex. au Québec), les thermopompes coûtent moins cher à faire fonctionner et leur adoption est plus élevée. La logique est simple : les thermopompes sont environ trois fois plus écoénergétiques que les fournaises alimentées aux combustibles fossiles, ce qui compense dans les faits l’écart de coût. L’analyse du ratio repose sur les tarifs énergétiques actuels ; les tarifs futurs demeurent très incertains, puisqu’ils dépendent de l’évolution des conditions du marché et des décisions réglementaires et politiques, entre autres facteurs.
Les organismes de réglementation et les gouvernements peuvent réduire le ratio
Le ratio dépend non seulement du coût de production et d’approvisionnement de l’énergie, mais aussi des décisions prises quant à la façon de recouvrer ces coûts au sein du système énergétique. Les gouvernements comme leurs organismes de réglementation peuvent réduire l’écart tarifaire entre l’électricité et les combustibles de chauffage. Nous présentons ci-dessous quatre stratégies pour réduire ce ratio dans le contexte canadien.
1. Instaurer des structures tarifaires qui récompensent la consommation d’électricité hors pointe
À mesure que nos bâtiments s’électrifient, les gouvernements et les organismes de réglementation peuvent garder les coûts globaux du système électrique plus bas en faisant en sorte que la nouvelle demande se concentre dans les périodes où les infrastructures de production, de transport et de distribution sont sous-utilisées, tout en ménageant les moments où ces infrastructures sont fortement sollicitées. La tarification de pointe critique et la tarification biénergie sont des options viables, déjà en usage.5
Instaurer une tarification de pointe critique pour l’électricité
La tarification de pointe critique offre des tarifs plus bas la majeure partie du temps, mais nettement plus élevés lors de courts événements de pointe critique en hiver, lorsque le réseau électrique est sous pression (environ quatre heures consécutives, un nombre limité de fois par année). Avec ce type de structure, les ménages sont avisés à l’avance d’un événement à venir et, dans certaines régions, des thermostats intelligents peuvent réduire automatiquement la consommation d’électricité pendant ces heures, tout en limitant les effets sur le confort. Globalement, le ratio diminue, ce qui rend les thermopompes plus concurrentielles sur le plan des coûts par rapport au chauffage aux combustibles fossiles. Le Québec offre une tarification de pointe critique (tarif Flex D), tandis que la Nouvelle-Écosse a mené un projet pilote de tarification de pointe critique.
Instaurer une tarification biénergie pour les maisons équipées d’un système hybride
Les clients dotés d’un système hybride (thermopompe jumelée à un appareil au gaz) peuvent profiter de tarifs biénergie, qui restent bas la majeure partie du temps, mais augmentent fortement lorsque le réseau électrique est sollicité en raison des basses températures extérieures. Grâce à une programmation simple du thermostat, les ménages peuvent chauffer en priorité avec la thermopompe pendant que les tarifs d’électricité sont bas, puis passer au gaz sous la température de basculement, évitant ainsi le tarif plus élevé. Cette approche considère les bâtiments comme des ressources énergétiques flexibles plutôt que comme des consommateurs passifs d’énergie. En utilisant mieux les actifs électriques existants tout au long de l’année, les distributeurs d’énergie peuvent réduire leurs coûts globaux tout en soutenant la transition énergétique. Les consommateurs profitent de tarifs d’électricité globalement plus bas, qui réduisent aussi, en moyenne, le ratio et rendent les thermopompes plus intéressantes sur le plan économique. Le Québec applique avec succès de tels « tarifs biénergie » depuis des décennies.
De meilleurs thermostats intelligents pourraient permettre de plus grandes économies
Les thermostats intelligents ne sont actuellement pas suffisamment sophistiqués pour optimiser les coûts lorsque les tarifs changent ou lorsqu’ils pilotent un système hybride.
Les thermostats intelligents peuvent ajuster le chauffage en fonction de l’horaire quotidien et éviter les périodes de pointe des tarifs horaires ; plusieurs d’entre eux (mais pas encore tous)6 peuvent aussi réagir aux signaux des distributeurs d’énergie pour éviter automatiquement les tarifs de pointe critique.
Les ménages risquent néanmoins de payer des factures plus élevées que nécessaire, car les thermostats programmables ne peuvent toujours pas se mettre à jour automatiquement pour optimiser les économies lorsque les tarifs et les structures tarifaires changent, notamment parce que les distributeurs d’énergie ne publient pas leurs données tarifaires de façon uniforme.
Dans le cas des systèmes hybrides, un thermostat capable de calculer le coût du chauffage par thermopompe ou par fournaise selon le ratio de prix électricité/combustible en vigueur et l’efficacité de la thermopompe à la température extérieure du moment pourrait basculer d’une source de chauffage à l’autre pour maximiser les économies. Ce type de réglage n’existe pas encore, mais, à titre d’exemple, un ménage de Hamilton, en Ontario, pourrait faire des économies de 31 % par rapport à un chauffage par thermopompe tout électrique, tout en utilisant celle-ci pour 55 % de sa charge de chauffage annuelle.7
2. Rééquilibrer les coûts du gaz
Les factures d’énergie comprennent généralement des frais fixes, stables d’un mois à l’autre, et des frais variables, qui dépendent de la quantité d’énergie consommée. Pour le gaz naturel et l’électricité, les frais fixes couvrent habituellement des éléments comme la relève des compteurs et les coûts d’administration. La répartition des coûts d’acheminement et de distribution de l’énergie entre frais fixes et frais variables peut varier d’une province à l’autre. Lorsque les frais fixes représentent une part plus importante de la facture annuelle de gaz naturel d’un ménage, le ratio augmente et la conversion d’un système aux combustibles à une thermopompe devient moins avantageux sur le plan des coûts d’exploitation. Le transfert des coûts d’acheminement et de distribution vers les frais variables, qui reflète mieux leur nature variable, est considéré comme une façon plus équitable de répartir les coûts,8 de favoriser l’électrification et d’améliorer la rentabilité du chauffage hybride. Aujourd’hui, l’adoption des thermopompes est la plus élevée dans les régions où les frais fixes représentent une plus petite part de la facture annuelle de gaz (voir la figure 2).
Figure 2 : Dans les provinces où les frais fixes représentent une plus petite part de la facture annuelle de gaz, le ratio est plus faible et l’adoption des thermopompes est plus élevée (selon les frais fixes et variables de gaz pour le chauffage des locaux en vigueur en juillet 2026 dans chaque province et la charge de chauffage moyenne modélisée d’une maison unifamiliale dans la plus grande ville de chaque province).
3. Imposer une proportion minimale de gaz naturel renouvelable (GNR)
Tout comme le Règlement sur l’électricité propre assure la décarbonation de notre réseau électrique, des exigences en matière de GNR peuvent faire en sorte que l’approvisionnement des distributeurs de gaz naturel suive la même voie au fil du temps. Le réseau électrique canadien est déjà en grande partie sobre en émissions, ce qui se traduit par un déséquilibre entre les coûts et les avantages de l’électricité. Les provinces peuvent rétablir des conditions équitables en exigeant l’intégration de GNR au gaz naturel pour que le gaz encore consommé soit de plus en plus sobre en carbone, tout en améliorant la rentabilité relative des technologies de chauffage électrique propres. Ceci s’explique par le fait que le GNR, un substitut sobre en carbone, coûte plus cher que le gaz naturel. Par exemple, le Québec exige des distributeurs de gaz naturel qu’ils intègrent présentement 5 % de GNR, une proportion qui passera à 10 % en 20309, tandis que la Colombie-Britannique exigera un minimum de 15 % de GNR d’ici 2030.10
4. Transférer les coûts du système électrique des consommateurs vers les contribuables
Les gouvernements investissent dans nos systèmes électriques parce que l’électrification renforce la compétitivité économique et accroît la sécurité énergétique. Ils peuvent aller plus loin en transférant une partie des coûts du système électrique des consommateurs vers les contribuables, au moyen de divers mécanismes.11 Une telle mesure pourrait réduire les coûts du système, contribuer à maintenir des tarifs d’électricité abordables et réduire le ratio pendant que des investissements sont réalisés pour soutenir la poursuite de l’électrification. En Ontario, par exemple, les factures résidentielles comprennent la Remise de l’Ontario pour l’électricité, financée par la province, qui aide les ménages à gérer leurs factures d’énergie.12
Conclusion
Les thermopompes comptent parmi les technologies les plus importantes pour soutenir la transition du Canada vers une économie électrifiée, mais le prix de l’énergie qu’elles consomment reste déterminant. Au Canada comme ailleurs dans le monde, l’adoption des thermopompes est plus élevée là où le ratio est plus faible. Les organismes de réglementation et les gouvernements peuvent réduire ce ratio en misant sur les structures tarifaires, en imposant des proportions minimales de GNR et en transférant une partie des coûts du système électrique vers les contribuables. Ils amélioreront du même coup l’abordabilité, accéléreront l’électrification et aideront les bâtiments à devenir des actifs énergétiques flexibles qui renforceront le système électrique canadien de demain.
Réduisons le ratio, et le chauffage propre et électrifié deviendra un choix plus abordable pour les foyers canadiens.